Haïti : Quand la promesse d’une solution dirigée par les Haïtiens commence à s’estomper
Par Sir Ronald Sanders
Qui parle au nom d’Haïti ? C’est une question que la communauté internationale ne peut plus éluder.
Depuis des années, les gouvernements et les organisations internationales insistent sur le fait que la crise qui s’aggrave dans le pays doit trouver une « solution dirigée par les Haïtiens ». Le principe est juste. Il appartient aux Haïtiens de déterminer l’avenir de leur pays. Mais cette formule s’essouffle, car peu d’éléments permettent de croire à l’existence d’un processus politique suffisamment légitime, représentatif et cohérent pour aboutir à une telle solution.
La question n’est pas de savoir si la solution doit être dirigée par les Haïtiens. Elle est de savoir qui peut légitimement prétendre la conduire, et en vertu de quel mandat.
Des experts des Nations Unies ont présenté un nombre croissant d’éléments laissant entendre que certaines personnes ayant exercé une influence politique en Haïti entretenaient des relations avec les gangs armés responsables d’une grande partie de la destruction du pays.
Un rapport du Groupe d’experts des Nations Unies sur Haïti décrit les liens existant entre les groupes armés et certains acteurs politiques, économiques et sécuritaires. Il identifie d’anciens parlementaires qui auraient participé au soutien d’organisations criminelles et avertit que les relations entre gangs et personnalités politiques pourraient servir à influencer les élections.
Le rapport affirme que l’ancien parlementaire Alfrédo Junior Antoine aurait fourni des armes, des munitions et des ressources financières à des groupes armés. Il affirme également que l’ancien sénateur Nenel Cassy aurait soutenu des hommes armés afin de promouvoir ses intérêts politiques. Tous deux ont nié ces allégations.
Les experts avertissent que des personnalités politiques ayant entretenu par le passé des liens avec des gangs pourraient exploiter ces relations pour mobiliser des soutiens, intimider leurs adversaires et influencer les résultats électoraux.
Ces allégations doivent faire l’objet d’enquêtes et être examinées dans le respect des garanties d’une procédure régulière. Mais leur portée générale est incontestable. Les organisations criminelles d’Haïti n’agissent pas indépendamment de la vie politique et économique du pays.
Les gangs ont été utilisés pour contrôler des territoires, protéger des intérêts commerciaux, intimider des adversaires et acquérir de l’influence.
La question n’est donc pas simplement de savoir comment Haïti peut vaincre ses gangs. Il s’agit de savoir comment le pays peut établir un gouvernement légitime lorsque des réseaux ayant exercé une influence politique sont impliqués dans le maintien du pouvoir criminel.
Une étude de Chatham House publiée en août 2026 aborde directement cette difficulté. Ses auteurs observent que les diplomates appellent régulièrement à une direction haïtienne sans répondre de manière satisfaisante à la question de savoir quels Haïtiens sont censés l’exercer.
Fondée sur des entretiens menés en mai auprès de 1 332 adultes haïtiens, l’étude révèle les aspirations des Haïtiens ordinaires ainsi que le comportement de leur classe politique.
Plus de 75 % des personnes interrogées ont déclaré avoir peu ou pas confiance dans les responsables politiques. Seulement 2,9 % ont dit leur accorder une grande confiance.
Pourtant, près de 90 % considéraient les élections comme importantes pour l’avenir d’Haïti, tandis que 82,9 % souhaitaient qu’elles se tiennent en 2026 ou en 2027. L’enquête a également révélé que 83,4 % s’opposaient à ce que des membres ou des chefs de gangs occupent des fonctions gouvernementales, tandis que 66,9 % rejetaient l’amnistie pour les membres de groupes armés.
Ces conclusions donnent à penser que les Haïtiens n’ont renoncé ni à la démocratie, ni à un gouvernement légitime, ni à l’obligation de rendre des comptes. Ce dont ils se méfient, c’est d’une classe politique qui n’a pas su leur apporter ces garanties.
L’absence d’accord entre les responsables politiques ne doit pas être confondue avec une absence d’aspirations nationales. De même, un arrangement entre intérêts politiques rivaux ne saurait être automatiquement qualifié de « dirigé par les Haïtiens » au seul motif que ses participants sont haïtiens.
Le calendrier électoral est désormais plongé dans l’incertitude. Les élections présidentielle et législatives avaient été fixées au 13 décembre 2026, mais le Conseil électoral provisoire a prolongé jusqu’au 31 octobre la période d’inscription des candidats, reporté le calendrier de la campagne et indiqué qu’un calendrier électoral révisé serait publié.
Même si une autre date est annoncée, les questions de fond demeureront : qui contrôlera le processus politique, et les organisations criminelles ou ceux qui les soutiennent pourront-ils en influencer l’issue ?
La lassitude de la communauté internationale constitue un autre danger.
Les progrès restent pourtant douloureusement limités. D’autres conflits, les pressions économiques et des priorités concurrentes en matière de sécurité se disputent l’attention et les ressources disponibles.
Si l’engagement international faiblit, les Haïtiens ordinaires en souffriront. Il n’en ira pas de même pour ceux qui profitent du trafic d’armes et de stupéfiants, de l’extorsion, des enlèvements, du contrôle territorial et du détournement des ressources publiques. Les acteurs politiques et économiques qui tirent avantage de la faiblesse des institutions ont peu d’intérêt à voir fonctionner une justice indépendante, une police responsable et une administration transparente.
Haïti ne doit pas être abandonnée sous prétexte que ses acteurs politiques ne parviennent pas à s’entendre. Cela reviendrait à laisser la population supporter les conséquences d’échecs dont les citoyens ordinaires ne portent guère la responsabilité. Mais l’aide internationale ne saurait non plus signifier le financement d’un dispositif transitoire après l’autre sans obligations clairement définies, résultats mesurables et reddition de comptes.
L’appropriation haïtienne doit être préservée, mais sa signification doit être clarifiée.
Elle devrait signifier le soutien à des institutions investies de mandats légaux et soumises aux exigences de transparence et de responsabilité publique. La participation doit dépasser les seules factions politiques pour inclure la société civile, les organisations communautaires, les femmes et les jeunes, les organismes professionnels et religieux, ainsi que les représentants légitimes du secteur privé.
Elle devrait signifier l’écoute de la population haïtienne, dont l’étude de Chatham House a contribué à éclairer les priorités. Elle devrait également signifier l’ouverture d’enquêtes sur les réseaux identifiés par les experts des Nations Unies, l’application des sanctions, l’interruption des flux d’armes et la garantie que les personnes impliquées de manière crédible dans des crimes graves fassent l’objet d’un examen judiciaire indépendant.
La Force de répression des gangs et la Police nationale d’Haïti doivent recevoir les ressources nécessaires pour protéger les communautés, parallèlement au renforcement des institutions judiciaires et administratives sans lesquelles les progrès en matière de sécurité ne pourront durer.
La même enquête de Chatham House a révélé une prudence compréhensible. Bien que 49,5 % des personnes interrogées aient soutenu la présence de la Force, 54,2 % doutaient qu’elle puisse accomplir sa mission. Ce scepticisme renforce la nécessité de ressources suffisantes, d’objectifs clairs, de résultats mesurables et d’une véritable reddition de comptes.
Rien de tout cela n’exige que des gouvernements étrangers choisissent les dirigeants d’Haïti ou dictent son avenir constitutionnel. Cela porterait atteinte à la souveraineté que l’aide internationale est censée protéger. Mais, en Haïti, la souveraineté ne doit pas devenir un prétexte pour ignorer l’influence criminelle, la défaillance des institutions ou l’absence de dirigeants responsables.
La Communauté des Caraïbes (CARICOM) et l’Organisation des États Américains (OEA) ont la responsabilité particulière d’insister sur cette distinction. Leur engagement devrait élargir la participation haïtienne et renforcer les institutions capables d’inspirer la confiance de la population.
La tragédie d’Haïti n’est pas que son peuple manque d’aspiration à la démocratie. Elle réside dans le fait que les institutions par lesquelles sa volonté devrait s’exprimer ont été affaiblies, tandis que les groupes armés et leurs associés ont acquis une influence extraordinaire.
L’expression « solution dirigée par les Haïtiens » ne devrait jamais être abandonnée en tant que principe. Mais elle ne doit pas être invoquée, que ce soit par les acteurs politiques haïtiens ou par les partenaires internationaux, pour éviter d’affronter les réalités qui ont empêché à maintes reprises une telle solution de devenir légitime, véritable et durable.
Une solution véritablement dirigée par les Haïtiens exige davantage qu’un accord entre factions politiques. Elle exige un processus national inclusif, des dispositifs transitoires transparents et limités dans le temps, l’exclusion de l’influence criminelle, des institutions publiques plus fortes et des élections crédibles permettant aux Haïtiens de choisir librement leurs dirigeants. Les partenaires internationaux devraient soutenir ce processus par des mesures de sécurité, des ressources et une assistance technique, tout en exigeant la reddition de comptes et des progrès mesurables.
Le peuple haïtien a le droit de déterminer son avenir. La tâche consiste maintenant à faire en sorte que ce droit lui appartienne réellement, et non aux gangs ou à ceux qui les soutiennent.
(L’auteur est ambassadeur d’Antigua-et-Barbuda auprès des États-Unis et de l’OEA. Il est également chancelier de l’Université du Guyana. Les opinions exprimées sont les siennes.)